4 avril 2009, 26 ans
Il arrive dans la salle d’embarquement, le casque sur les oreilles. Encore 12 minutes avant l’embarquement. Ce siège isolé fera l’affaire. Il pose son sac sous ses jambes et choisit d’écouter Oceansize avant l’embarquement, pour se relaxer. Mine host sera parfaite. Il scrute tout le monde du regard, il observe, comme il aime à le faire dans ses moments là. A croire qu’observer les autres lui facilite la tâche pour se recentrer sur lui-même. Tout le monde y est. Le couple occupé, tous les deux au téléphone à tour de rôle. L’enfant qui court en criant dans toute la salle, ignorant sa mère qui le supplie de se calmer. Le couple huppé de 55 ans avec la jeune fille de 14 ans en mal de reconnaissance, mignonne mais plus maquillée qu’une voiture volée selon l’expression consacrée, et portant des fringues si affriolantes pour son âge que son mal-être adolescent semble éclabousser toute la salle. Le couple de retraités qui lit son guide de tourisme, se préparant sûrement à une visite complète de tous les monuments de Paris, comme tous les cinq ans, comme si cela changeait, comme si Alzheimer avait déjà entamé son œuvre.Elle entre et son regard est tout de suite rivé vers elle. Sa beauté semble irradier la salle toute entière, et pourtant seul lui la remarque. Ses yeux brillants trahissent sa tristesse, ainsi que sa démarche discrète. Elle n’a pas la classe sans saveur d’un mannequin. Sa démarche peu assurée la rend bien plus belle à ses yeux. Elle souffre d’une beauté fragile et innocente. Elle ignore certainement son charme, et le fait qu’elle n’en abuse pas la rend encore plus attractive. Son téléphone sonne, elle répond. Elle vient instinctivement s’asseoir à deux sièges de lui, sans même lui prêter attention. Son cœur s’emballe au rythme des notes égrenées par la guitare. Il surprend des bribes de conversation. Elle explique à son interlocuteur qu’elle rentre sur Paris, car son amie qui lui avait gracieusement proposé de l’héberger le temps qu’elle trouve du boulot l’a foutue à la porte sans crier gare, alors qu’elle commençait à avoir des entretiens dans divers restaurants. Depuis qu’elle était sortie avec ce type, elle était devenue complètement imbuvable à son égard, multipliant les remarques lourdes de sens. Une fois à Paris elle devrait certainement retourner vivre chez ses parents et recommencer à zéro sa recherche de boulot.
Elle raccrocha puis fondit en larmes.
Il sentit son cœur se pincer. Il aurait tout donné pour avoir le courage d’aller la voir, de la prendre dans ses bras.L’embarquement débuta. 26 Couloir. C’était sa place. Il s’assit. La demoiselle vint s’asseoir sur le siège d’à côté, et il esquissa un sourire discret en pensant à ce drôle de hasard. Souvent quand il montait dans un avion ou un train, il espérait qu’une jolie femme vienne s’asseoir à ses côtés, mais cela n’arrivait presque jamais. Et maintenant, il était presque sûr qu’il n’oserait pas lui parler.
Elle sanglotait encore. Sans réfléchir il lui offrit un mouchoir, qu’elle accepta en lui offrant un merveilleux sourire timide et emprunt de larmes.
Il se sentit rougir et détourna le regard. Elle sécha ses yeux et ses joues, puis assista au décollage par la fenêtre. S’il voulait lui adresser la parole c’était maintenant, sinon il n’oserait plus. Mais il n’y arriva pas. Il n’y arriva pas car il réfléchissait. C’était déjà trop tard, il était convaincu qu’il ne lui parlerait pas. Il savait que c’était débile, que s’il se disait çà il ne parlerait jamais à personne. Mais cette fatalité désespérante ne suffit pas à le motiver, au contraire, il baissa définitivement les bras.
Il attendait, muet, espérant qu’elle lui adresse la parole, mais il n’en fût rien. Certainement qu’elle se disait la même chose, qu’ils étaient tous les deux enfermés dans un mutisme stupide et réciproque, un cercle vicieux de timidité. Ou peut-être qu’elle s’en foutait. Oui elle s’en foutait certainement.
Il se dit que ce n’était pas bien grave, qu’il avait toute la vie pour parler aux inconnus, pour vaincre cette peur sourde. Puis ils n’étaient pas du même monde, çà n’aurait pas collé. Et les chances qu’il lui plaise étaient certainement inexistantes. Le voyage se finit ainsi, alors qu’il se perd en considérations insignifiantes.
Dès qu’il descend de l’avion, son cœur se serre. Une rage désespérée lui ravage les tempes, tempêtant contre sa lâcheté. Encore une hypothétique belle rencontre gâchée, foulée au pied par son incompétence sociale.
Abruti.
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